
Chômeur (pardon, « demandeur d’emploi») ou pas, il est difficile d’ignorer les grandes lignes de la réforme structurelle du chômage (de « l’emploi ») entrée en vigueur le 1er janvier dernier. Ce qui est peut-être moins connu, ce sont les décisions auxquelles les chômeurs ont échappé, du moins pour l’instant, et le contenu des discussions actuellement menées en coulisses. Or, en la matière, certaines zones de flou ont de quoi inquiéter. En avril 2010, soit juste avant la chute du gouvernement Leterme II, un projet particulier venait d’être (re)mis 1 sur la table. Son principe fondateur : partant du constat que tous les chômeurs n’ont pas le même parcours/profil, il ne faudrait pas les traiter tous de la même manière… et créer plutôt quatre catégories-type! Le critère? Leur degré d’«employabilité ». Le chômeur, déjà opposé à son voisin mieux considéré le travailleur, aurait ainsi bénéficié d’un atout supplémentaire : pouvoir connaître la mesure du différentiel qui le sépare de l’« idéal » de l’homme sous contrat. Il aurait, aussi, profité d’un traitement adapté à sa catégorie… Divers spécialistes se sont manifestés pour dénoncer ce système « stigmatisant » 2 qui comporte le risque de la « médicalisation en masse d’une problématique sociale » 3, à tel point qu’aujourd’hui « on ne pense pas du tout en catégories, mais par accompagnement individualisé », nous dit-on au cabinet d’André Antoine, un des principaux porteurs du projet en 2010. Pourquoi en parler ici, alors? La catégorisation tenace Parce qu’une des catégories en question résiste! Celle qui continue d’apparaître dans divers documents (dont le plus récent est cité ci-dessous), à savoir la quatrième, soit la plus éloignée de « l’employabilité » idéale. Son petit nom ? « MMPP ». Ce n’est pas très séduisant, mais c’est toujours plus court que « personnes ayant des problèmes de nature médicale, mentale, psychique et/ou psychiatrique ». Le terme date d’au moins 2004 et « n’est pas spécifique à l’Emploi », tient à nous préciser « le fédéral ». Il n’est, en tout cas, pas très clair. Qui, en effet, rentre dans cette (non-)catégorie? La dépression est-elle un critère suffisant? En quoi les « problèmes de nature médicale » reconnus pour les MMPP sont-ils différents de ceux que rencontrent les demandeurs d’emplois invalides à 33% ? Et, puisque, originellement, ce « profil-type » était le plus éloigné de « l’employabilité », pourrait-on aller jusqu’à y relayer les personnes atypiques, qui ne correspondraient pas aux attentes des entreprises? … Sommes-nous tous des MMPP en puissance? [Notons, au passage, que les termes « mental » et «psychiques » sont de synonymes dans le milieu médical. Demandez au cabinet d’André Antoine ce qu’il adviendra des « MMPP », et on vous répondra que, comme les autres demandeurs d’emplois, ils bénéficieront d’un « accompagnement individualisé », et d’un « parcours personnalisé » établis « avec un conseiller référent du Forem ». Tous les mots clés du dernier décret d’accompagnement des demandeurs d’emploi, en somme. 4 Mais surtout, on évitera le mot « catégorie », qui ne correspond pas du tout aux objectifs humains poursuivis. Faites de même au fédéral, et on vous affirmera que le terme « MMPP » est de moins en moins utilisé car cette « appellation horrible ne parle à personne […] et surtout ne révèle pas l’approche humaine recherchée ». Oui, mais… Mais voilà, le hic, c’est qu’en date du 14 février 2012, on lit, dans les « clarifications et ajustements de la réforme structurelle de l’Emploi » 5 : « les « MMPP » et les personnes ayant une capacité de travail fortement réduite (33%) conserveront leur allocation d’insertion [ndlr: anciennement allocations d’attente] pendant une nouvelle période de 2 ans si, après 3 ans, le service régional de l’emploi juge qu’ils collaborent positivement dans le cadre de la trajectoire élaborée par le service régional. Au terme de cette période, pour les personnes dont le service régional juge qu’elles collaborent positivement, une solution alternative sera élaborée avec les Régions ». Le texte précise également que cette décision a été prise par le Conseil des Ministres « après discussions avec les partenaires sociaux » qui ont mis en lumière que la règle générale (3 ans d’allocations d’insertion) « ne tenait pas compte de l’éloignement [ndlr: le terme est toujours le même, donc] de certains demandeurs d’emploi par rapport au marché du travail ». Ou encore que « La Ministre de l’Emploi se félicite de ces adaptations dès lors qu’elles ne mettent pas à mal l’objectif de base qui est le sien, à savoir: s’assurer que plus de personnes travaillent et ce, plus longtemps. » (ça tombe bien, elle nous annonçait récemment, en une de la Libre Belgique, qu’il y a assez de travail pour tous). Enjeux à venir Deux points dans ces « clarifications et ajustements» font encore naître les inquiétudes, bien que le texte ait été concocté en collaboration avec les partenaires sociaux. Le premier est l’évaluation, par le régional , d’une « collaboration positive » de la part des MMPP (et invalidités à 33%). On peut se demander, en effet, quelle devra être cette « collaboration» et, puisque les problèmes qui barrent le chemin à « l’employabilité » de ces personnes sont de nature « médicale, mentale, psychique et psychiatrique », on peut également s’interroger sur la manière dont les entités fédérées (le Forem, Actiris et le VDAB) seront en mesure d’estimer une évolution à ce niveau. Des soucis d’exercice illégal de la médecine et/ou de non respect du secret médical (en cas de sous-traitance) ont déjà été soulevés à ce sujet précédemment (6). Carine Nardellotto, chef adjointe à l’Emploi pour le cabinet d’André Antoine, précise: « On est en train de voir pour l’instant comment organiser l’évaluation de cette collaboration positive. Ce n’est pas décidé. […] Il n’est pas exclu de faire appel à des partenaires externes mais nous gardons bien à l’esprit les questionnements déontologiques de chacun ». L’autre point qui soulève encore des inquiétudes est la «solution alternative» évoquée pour les MMPP ayant déjà bénéficié des deux ans supplémentaires d’allocations d’insertion. Rien n’est encore précisé à ce sujet. Mais, dès que l’idée d’un traitement particulier réservé aux « plus éloignés de l’employabilité » a été mentionnée, le CPAS a évoqué un scénario qui l’inquiète fortement : l’exclusion des MMPP du système du chômage et la reprise de leur charge par le CPAS. Même crainte aujourd’hui dans les services de santé mentale. « On n’y est pas encore », nous précise la Région wallonne. Et, effectivement, les premiers cas de solutions alternatives n’arriveront que dans cinq ans, au minimum. Mais les débats, que ce soit au sujet de la « collaboration positive » des MMPP ou de la « solution alternative » qui leur sera réservée démarrent et il est à prévoir que les questionnements que nous évoquons refassent surface. Mélodie Mertz
